La reprise des contrats de travail constitue un enjeu majeur lors d’une cession d’entreprise. Lorsqu’il s’applique, ce transfert automatique, encadré par l’article L.1224-1 du Code du travail, impose des obligations précises aux parties prenantes.
Une cession de fonds de commerce ou de branche d’activité peut entraîner le transfert de plein droit des contrats de travail. Il faut alors vérifier l’existence d’une entité économique autonome et identifier les salariés qui lui sont réellement affectés.
Vous préparez une cession ou une acquisition ? Fieloux Avocats vous accompagne en transmission d’entreprise pour identifier les contrats transférés et sécuriser leur traitement dans les actes.
En bref : quand le contrat de travail est-il transféré ?
- Le transfert est automatique lorsque l’opération porte sur une entité économique autonome qui conserve son identité et dont l’activité est poursuivie ou reprise.
- Les parties ne choisissent pas librement les salariés transférés. Leur affectation réelle à l’activité cédée permet d’identifier le périmètre de la reprise.
- Le contrat individuel se poursuit, mais les créances antérieures, les accords collectifs et les usages suivent des règles distinctes.
- L’audit social doit être réalisé avant la signature : les clauses de cession peuvent répartir le passif, mais elles ne permettent pas d’écarter un transfert légal.
Dans quels cas le transfert du contrat de travail est-il automatique ?
Le droit français, conformément à la directive européenne 2001/23/CE, prévoit que lorsqu’une entité économique autonome est cédée, les contrats de travail en cours qui lui sont rattachés sont automatiquement transférés au cessionnaire. Le transfert suppose toutefois que cette entité conserve son identité et que son activité soit poursuivie ou reprise.
Cette règle, édictée par l’article L.1224-1 du Code du travail, peut notamment s’appliquer à une vente de fonds de commerce, une fusion ou un apport partiel d’actifs. La cession des titres d’une société n’entre pas dans ce cadre : l’employeur reste la même personne morale et les contrats se poursuivent sans transfert. La forme de l’opération ne suffit pas : il faut vérifier l’activité réellement reprise et les moyens nécessaires à sa poursuite (article L. 1224-1 du Code du travail).
Qu’est-ce qu’une entité économique autonome ?
Une entité économique autonome se définit comme un ensemble organisé de moyens (matériels, humains, incorporels) permettant l’exercice d’une activité économique qui poursuit un objectif propre. La Cour de cassation a progressivement précisé cette notion à travers de nombreux arrêts.
Pour que le transfert automatique s’applique, plusieurs critères cumulatifs doivent être réunis :
- La cession doit porter sur une entité économique identifiable
- Cette entité doit conserver son identité après le transfert
- L’activité doit être poursuivie ou reprise par le nouvel exploitant
Ces conditions s’apprécient concrètement au regard de l’organisation de l’activité avant et après la cession.
La reprise du personnel suffit-elle à entraîner le transfert des contrats de travail ?
La réponse dépend de la nature de l’activité :
- Activités reposant essentiellement sur la main-d’œuvre (services, nettoyage, gardiennage…) : le transfert d’une part essentielle du personnel affecté à l’activité peut suffire à caractériser le transfert d’une entité économique autonome.
- Activités reposant sur des actifs matériels (production industrielle, commerce…) : le transfert des moyens d’exploitation (équipements, locaux, stocks, clientèle) est déterminant.
La reprise du personnel ne suffit donc pas dans tous les secteurs. Il faut vérifier, selon l’activité concernée, si les moyens essentiels à son exploitation ont été repris (CJCE, 11 mars 1997, C-13/95, Süzen ; Cass. soc., 12 décembre 2013, n° 12-20.081).
Quels salariés et quels contrats de travail sont transférés au repreneur ?
Le transfert concerne les contrats en cours rattachés à l’entité reprise, qu’il s’agisse de CDI, de CDD ou de contrats suspendus. Un salarié en arrêt maladie, en congé maternité ou en congé parental reste donc concerné.
Lorsque seule une partie de l’activité est cédée, se pose la question de l’identification des salariés concernés par le transfert. Cette affectation s’apprécie selon plusieurs critères :
- Le temps de travail consacré à l’activité cédée
- La nature des fonctions exercées
- L’organisation hiérarchique
Le contrat d’un salarié entièrement affecté à l’entité est transféré dans son intégralité. Pour les salariés exerçant des fonctions transversales (services support, direction), la situation doit être analysée au cas par cas, en fonction de la répartition effective de leur temps de travail et de l’organisation de l’entreprise.
Lorsque le salarié travaille à la fois pour l’activité cédée et pour une activité conservée, son contrat peut être transféré au prorata de ses fonctions. Cette division est toutefois écartée lorsqu’elle est impossible, détériore ses conditions de travail ou compromet le maintien de ses droits (Cass. soc., 30 septembre 2020, n° 18-24.881).
Une vigilance particulière s’impose lorsque le périmètre transféré comprend un salarié protégé. En cas de transfert partiel d’entreprise ou d’établissement relevant de l’article L. 1224-1, le transfert de certains salariés investis d’un mandat représentatif ne peut intervenir qu’après autorisation de l’inspecteur du travail.
Cette contrainte doit être identifiée suffisamment tôt dans le calendrier de l’opération. Elle peut notamment concerner un membre du CSE, un délégué syndical ou certains anciens représentants protégés et affecter la date à laquelle le transfert du salarié pourra effectivement intervenir. Le mandat des élus du CSE subsiste lorsque l’entreprise transférée conserve son autonomie juridique (article L. 2314-35 du Code du travail).
Quels droits et obligations suivent le transfert du contrat de travail ?
Le maintien du contrat individuel
Le cessionnaire devient le nouvel employeur et reprend le contrat dans les conditions applicables au jour du transfert :
- Maintien des contrats de travail avec leurs clauses spécifiques
- Conservation de l’ancienneté acquise
- Respect des rémunérations
- Maintien de la qualification et de la durée contractuelle du travail.
Le transfert ne permet donc pas au repreneur de prévoir une nouvelle période d’essai ou de modifier unilatéralement un élément essentiel du contrat.
La reprise des créances antérieures
Le nouvel employeur répond en principe des obligations qui incombaient au cédant à la date du transfert : salaires, primes, congés payés ou rappels dus aux salariés.
Le cédant doit ensuite lui rembourser les sommes acquittées pour son compte, sauf si cette charge a déjà été prise en considération dans la convention de cession. Des exceptions sont notamment prévues en cas de procédure collective ou d’absence de convention entre les employeurs (article L. 1224-2 du Code du travail).
Le devenir des accords collectifs et des usages
Lorsqu’une cession met en cause l’application d’une convention ou d’un accord collectif, celui-ci continue à produire ses effets jusqu’à l’entrée en vigueur d’un accord de substitution ou, à défaut, pendant un délai d’un an suivant un préavis de trois mois, soit quinze mois au total.
Une négociation doit s’engager, à la demande d’une des parties intéressées, dans les trois mois suivant la mise en cause, afin d’organiser l’évolution et l’harmonisation du statut collectif chez le repreneur. Si aucun accord de substitution n’est conclu, les salariés bénéficient de la garantie de rémunération prévue par l’article L. 2261-14 du Code du travail.
Les salariés transférés bénéficient des avantages collectifs en vigueur dans l’entreprise d’accueil (Cass. soc., 22 mai 2024, n° 23-10.214). Les usages et engagements unilatéraux suivent un autre régime. Le nouvel employeur doit continuer à les appliquer aux salariés transférés tant qu’ils n’ont pas été régulièrement dénoncés (Cass. soc., 16 septembre 2015, n° 14-16.158).
Le salarié peut-il refuser le transfert de son contrat de travail ?
Lorsque l’article L. 1224-1 s’applique, le changement d’employeur s’impose au salarié comme au cédant et au repreneur. Son accord n’est pas requis.
Le salarié peut en revanche refuser une modification supplémentaire de son contrat, par exemple une modification de sa rémunération ou de son lieu de travail lorsqu’elle touche un élément contractuel. Si cette modification répond à un motif qui ne lui est pas personnel, la rupture consécutive à son refus relève du licenciement économique (Cass. soc., 17 avril 2019, n° 17-17.880).
Le transfert ne constitue pas, à lui seul, un motif de licenciement. Des licenciements peuvent néanmoins intervenir pour des raisons économiques, techniques ou d’organisation entraînant des changements dans l’emploi, à condition qu’ils ne servent pas à contourner le transfert légal des contrats. Cette distinction est prévue par l’article 4 de la directive 2001/23/CE.
Lorsque les conditions de l’article L. 1224-1 ne sont pas réunies, un transfert volontaire vers un autre employeur nécessite l’accord exprès du salarié.
Comment préparer le transfert des contrats de travail ?
Les vérifications du cédant
Avant toute opération de cession, il est vivement recommandé de réaliser un audit social approfondi. Cette démarche permet d’identifier :
- Les contrats de travail en cours et leurs spécificités
- Les accords collectifs applicables
- Les litiges sociaux en cours ou potentiels
- Les risques liés aux conditions de travail et à la santé-sécurité
- Les engagements en matière de retraite et de prévoyance
Il faut également documenter l’affectation réelle de chaque salarié, les éléments de rémunération, les congés, les mandats représentatifs et les éventuels salariés protégés.
Dans les entreprises de moins de 50 salariés, les salariés doivent être informés du projet de cession au plus tard un mois avant sa conclusion, sous peine d’une amende civile plafonnée à 0,5 % du prix de vente. Dans celles d’au moins 50 salariés dotées d’un CSE, cette information individuelle est remplacée par une information-consultation du comité (loi n° 2026-403 du 26 mai 2026, applicable aux cessions conclues à compter du 27 juillet 2026). L’information-consultation du CSE doit être anticipée lorsqu’elle est requise. Elle ne s’impose toutefois pas automatiquement pour toute cession : la procédure dépend notamment de l’effectif de l’entreprise et des conséquences du projet sur son organisation, sa situation juridique ou ses effectifs (article L. 2312-8 du Code du travail).
Les vérifications de l’acquéreur
L’audit constitue un élément déterminant de la valorisation de l’entreprise et permet d’anticiper les coûts sociaux liés à la reprise. L’acquéreur doit notamment vérifier :
- la liste des salariés transférés et leur affectation ;
- les contrats et avenants ;
- les rémunérations fixes et variables ;
- les compteurs de congés et le temps de travail ;
- les accords collectifs et usages ;
- les contentieux déclarés ou potentiels ;
- les passifs sociaux susceptibles d’affecter le prix.
Ces contrôles doivent être intégrés à la due diligence.
La note de Philippe Fieloux
« Le périmètre social ne se décrète pas dans le protocole de cession. Si la liste des salariés ne correspond pas aux fonctions réellement exercées et aux moyens effectivement repris, le transfert pourra être contesté, indépendamment de l’accord du cédant et de l’acquéreur. L’affectation des salariés doit donc être documentée avant la signature. »
— Philippe Fieloux, avocat fondateur de Fieloux Avocats
Les clauses à prévoir dans l’acte de cession
Dans le cadre des négociations, des garanties spécifiques peuvent être prévues pour couvrir les risques sociaux :
- Garanties de passif couvrant les litiges sociaux antérieurs à la cession
- Clauses d’ajustement de prix liées à la réalisation de certains événements sociaux
- Clauses de coopération pour la gestion des contentieux postérieurs à la cession
L’acte doit également traiter les créances antérieures, les rappels de salaire, les salariés omis ou transférés à tort et la transmission des documents sociaux. Ces clauses répartissent le coût du risque entre les parties, mais elles ne peuvent pas écarter le transfert légal lorsqu’il s’impose.
Quels sont les risques en cas de transfert des contrats de travail mal préparé ?
Les litiges relatifs au transfert des contrats de travail portent principalement sur :
- La qualification d’entité économique autonome
- L’identification des salariés concernés par le transfert
- Le maintien des conditions de travail et de rémunération
- Les licenciements intervenus avant ou après le transfert
Une mauvaise délimitation du périmètre peut également entraîner des rappels de salaire, le maintien du contrat auprès du mauvais employeur, la mise en jeu de la garantie de passif ou un retard dans le calendrier de la cession.



